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Analyse du Service Economique de l’Ambassade de France en Turquie : quelle reprise de l’activité économique en Turquie après la crise sanitaire ?

A l’instar de la plupart des pays, les mesures de confinement décidées par l’Exécutif pour juguler la propagation du coronavirus ont eu un impact sensible sur l’activité. Cependant, à partir de la mi-mai, plusieurs indicateurs avancés montrent une inflexion de la conjoncture, que les mesures de dé-confinement progressif, mises en œuvre à partir du 1er juin, devraient confirmer. Cela étant, l’activité devrait reculer en 2020 tandis que le pays reste structurellement vulnérable à moyen comme à long terme.

 

Grâce à des mesures de confinement relativement limitées et à leur levée progressive dès le début du mois de juin, l’activité économique devrait accélérer à très court terme

La crise sanitaire mondiale et les mesures mises en œuvre pour en limiter la propagation ont porté un coup d’arrêt à la croissance en Turquie. A l’instar de la plupart des pays, la Turquie a mis en œuvre des mesures à la fois très contraignantes tout en demeurant relativement accommodantes :

  • Très contraignantes, parce que du jour au lendemain, l’Exécutif a décidé de mettre une partie de l’activité économique à l’arrêt (transport, tourisme, café-hôtels-restaurants, grande distribution en particulier : 270 000 commerces ont été ainsi fermés), ou incité au développement du télétravail, tandis qu’une partie de la population a été confinée (population âgée de -20 ans et de +65 ans, ce qui n’est pas neutre dans un pays où 1,4 M de personnes de ces classes d’âge avaient un emploi rémunéré),
  • Relativement accommodante car, hormis quelques week-ends et des restrictions portées aux déplacements inter-cités, seuls 40% de la population étaient confinés (hors week-end de confinement total), permettant à une partie importante de la population de conserver une activité économique, même à un rythme ralenti. Ainsi, à Istanbul, 50% de la population a continué à travailler comme avant la crise.
  • Cette politique de compromis était principalement guidée par une situation sanitaire moins dégradée que dans la plupart des pays de l’UE, ne nécessitant pas, selon l’Exécutif, de mesures très coercitives sur une longue durée, et par la fragilité économique (hausse des NPL, endettement en devises important, dégradation de la situation financière des entreprises, etc.) et sociale (1 million de chômeurs en plus depuis 2018, environ 4 millions de réfugiés, filets sociaux très rudimentaires, etc.) accrue du pays au sortir de la récession de 2018.

In fine, l’impact de la crise sanitaire sera important mais moins élevé que dans les pays ayant opté pour la mise en œuvre d’un confinement plus sévère. Ainsi, si le PIB du 1er trimestre 2020 a progressé de 4,5% en g.a (glissement annuel), celui du 2ème trimestre devrait afficher un recul de 10%, lié à une baisse de la consommation des ménages (baisse des ventes de détail de 21% en volume et de 13,6% en valeur en avril, en g.a), de la production industrielle (-31% au mois d’avril en g.a) et des services (baisse des revenus du tourisme de 11,4% au 1er trimestre 2020 en g.a.

La situation économique devrait se redresser plus rapidement que dans les pays développés. Ce redressement est lié à trois facteurs. Le premier est lié aux mesures de confinement moins strictes précitées pour limiter l’impact économique et social de la crise sanitaire : hormis quelques secteurs d’activité bien identifiés (industrie automobile durant un mois, tourisme, transport, lieux de sociabilisation), l’activité économique n’a pas été mise à l’arrêt, ce qui en limitera l’impact négatif sur le PIB annuel et permettra un redémarrage plus rapide de la croissance. Le deuxième tient aux différents trains de mesures décidés par l’Exécutif. Certaines mesures visent à alléger l’impact financier de la crise sanitaire pour les ménages et les entreprises (extension du salaire minimum, baisse de la TVA pour les activités du secteur touristique ou du transport, différé de remboursement pour les échéances de prêts, etc.). D’autres ont pour objectif de stimuler l’activité économique via des mesures budgétaires (primes, réduction de la taxation, aides diverses) ou de politique monétaire (réduction de 300 pdb du principal taux directeur depuis le début de l’année par exemple). Enfin, le troisième est lié aux décisions de dé-confinement prises plus rapidement qu’anticipés (dès le 1er juin) et qui laissent présager un retour à une situation économique normale plus vite qu’envisagée initialement.

Ces trois facteurs joueront favorablement sur le rythme de la reprise économique en Turquie. Ainsi, les indicateurs les plus avancés disponibles (consommation d’électricité et montant des achats par carte de crédit) montrent un net redressement de la consommation privée (laquelle représente près de 60% du PIB) dès la deuxième quinzaine du mois de mai. La reprise des transports aériens, du tourisme et des exportations en lien avec l’accroissement prévisible de la demande mondiale devrait avoir un impact positif dès le début du second semestre de l’année 2020 : le PIB du troisième trimestre de l’année 2020 devrait ainsi être proche de l’équilibre avant d’accélérer durant le quatrième trimestre de l’année. In fine, si plus aucune institution n’anticipe une croissance positive sur l’ensemble de l’année 2020 (scénario toujours privilégié par le ministre des Finances), la contraction pourrait atteindre entre 3,5% et 5% du PIB, soit une contraction deux fois plus faible que celle prévue en France (-8,2% en 2020).

 

Le scénario de redressement de l’activité économique est entouré d’une grande marge d’incertitude

Structurellement plus volatile que celle de la plupart des grands pays émergents, l’exercice de prévision économique est entouré d’une plus grande incertitude.

En premier lieu, le rythme de la croissance turque sera dans une large mesure dépendant de facteurs externes. Que ce soit la croissance de ses principaux clients (l’UE représente 41,3% des exportations turques sur les 4 premiers mois de l’année. Selon la Commission européenne, la contraction de l’activité pourrait atteindre 7,5% en 2020, ce qui aura un impact négatif significatif sur les importations des pays de l’UE) et de leur demande pour les importations de produits et services turcs ou des facteurs spécifiques à certain secteurs d’activités cruciaux pour l’économie turque. Enfin, avec la levée différenciée dans le temps des mesures de confinement dans les autres pays et la reprise du transport aérien, le nombre de nouvelles infections au coronavirus progresse de nouveau dans certains pays (Chine notamment, mais c’est aussi le cas en Turquie) laissant craindre une seconde vague de contamination, ce qui aurait de nouveau un impact négatif sur l’activité. Estimée entre 3,5% et 5% dans le cas d’une vague unique de contamination, la contraction de l’économie turque pourrait dépasser 8% en cas de seconde vague.

En deuxième lieu, le rythme de la reprise économique dépendra des mesures mises spécifiquement en œuvre par l’Exécutif pour limiter l’impact négatif de la crise sanitaire sur les ménages et les entreprises. Or, la plus grande partie de l’effort consentie par l’Etat jusqu’à présent est représentée par des engagements hors bilan, des prêts concessionnels, des reports de paiement de taxes et d’échéances de prêts. Ces mesures sont estimées à 5,5% du PIB par le ministre des Finances tandis que l’effort budgétaire (transferts sociaux, allocations chômage et de travail partiel par exemple) ne représenterait que 2% du PIB. A ce stade, les mesures budgétaires et sectorielles décidées par l’Exécutif ont principalement visé à alléger l’impact financier immédiat de la crise sanitaire sur les revenus des ménages et sur la situation financière des entreprises. Mais de nouvelles mesures seront certainement nécessaires pour relancer et stimuler l’activité.

Les mesures de soutien à l’économie paraissent limitées au regard des conséquences économiques de la crise sanitaire. Ainsi, un plan pour l’emploi a été annoncé par l’Exécutif afin de pallier l’impact de la récession attendue sur l’emploi (30% de la population active pourrait être au chômage selon certains économistes, contre 13% à la fin du mois de mars 2020) et soutenir ainsi la consommation privée, principal moteur de la croissance. Par ailleurs, ce plan devrait également apaiser en partie les tensions sociales liées à la perte des revenus d’activité d’une partie de la population active : seuls 2 millions de personnes bénéficieraient d’une indemnité de chômage alors que le nombre de personnes ayant perdu des revenus liés à un emploi, déclaré ou non déclaré, serait d’environ 10 millions. Dans le même ordre d’idées, trois banques publiques ont annoncé la distribution de prêts assortis de conditions financières avantageuses afin de stimuler la vente de logements et de certains biens d’équipement notamment.

S’agissant des entreprises, la Kosgeb a relevé son plafond de prêt annuel pour les PME de 300 000 TRY à 3 M TRY tandis que la Banque centrale allouera 2,6 Mds EUR des fonds destinés initialement au réescompte des crédits à l’exportation pour financer des projets d’investissements du secteur privé. Enfin, l’exécutif a annoncé un plan visant à stimuler l’activité dans les zones franches et pour les activités de haute technologie. Par ailleurs, la politique monétaire, jugée excessivement accommodante avec un taux d’intérêt réel de -3,5%, constitue un facteur de soutien pour le financement de l’activité et des investissements des entreprises, ce qui est particulièrement important pour renforcer leur productivité alors que l’investissement a diminué de 1,4% au premier trimestre 2020 en g.a, marquant le 7ème trimestre consécutif de baisse des investissements privés (l’investissement privé ne contribue plus qu’à hauteur de 25% à la formation du PIB contre 31% avant la crise de l’été 2018). Cela étant, aucun véritable plan stratégique d’aides sectorielles n’a été annoncé jusqu’à présent afin de stimuler l’activité économique, ce qui relance des spéculations quant à la reprise de grands projets d’infrastructure (canal d’Istanbul, projet « triple deck », etc.), un des traditionnels catalyseurs pour soutenir la croissance, utilisé par le Pdt Erdoğan.

 

Déjà accentuées par la récession de la fin de l’année 2018, les fragilités structurelles de l’économie turque vont être intensifiées par les conséquences économiques de la crise sanitaire

Principal atout de l’économie turque jusqu’ici, les finances publiques peuvent devenir un point d’attention à moyen terme. L’impact de la crise sanitaire sera sensible en 2020 : la baisse des recettes liées à la contraction de l’activité et l’augmentation des dépenses de santé et des mesures mises en œuvre pour alléger les conséquences financières de cette crise sur les ménages et les entreprises creuseront le déficit public bien au-delà des anticipations de l’Exécutif (2,9%) : le déficit public atteindrait ainsi plus de 5% du PIB tandis que la dette publique pourrait progresser de 10 points de PIB et dépasser 40% de la richesse nationale produite (pour mémoire, la dette publique représente 32,3% du PIB en 2019).

Plus que le niveau de la dette, modeste au regard des comparaisons internationales, les charges d’intérêt peuvent devenir un sujet de préoccupation. Depuis le début de l’année, l’augmentation des primes de risque, tandis que le taux des obligations d’Etat à 10 ans s’élève à 12,4%, un taux comparable à celui enregistré à la fin de l’année 2019 (alors que le principal taux directeur de la Banque centrale a été réduit de 375 pdb), souligne la défiance des investisseurs à l’égard de la dette turque et accroît le coût des mesures financées par endettement. A cet égard, les mesures de relance et d’aides aux entreprises relativement modestes peuvent en partie s’expliquer par les difficultés à les financer et ce d’autant plus que la limite d’achat de titres publics par la Banque centrale (laquelle avait été portée de 5% à 10% du bilan de l’Institut d’émission au mois de mars dernier) est déjà atteinte et n’offre donc plus de marge de manœuvre pour la monétisation du déficit public.

Dans le même ordre d’idées, le creusement du déficit de la balance des comptes courants redevient un sujet de préoccupation. Si la récession de la fin de l’année 2018 avait permis de résorber le déficit de la balance des comptes courants, puis d’enregistrer un excédent (1,2% du PIB en 2019), grâce notamment à un recul des importations plus prononcé que celui des exportations, la situation s’est inversée à partir du mois de mars 2020 sous l’effet principalement d’un effondrement des exportations : le déficit des comptes courants pourrait dépasser 5% du PIB en 2020.

Le creusement du déficit des comptes courants relance les craintes entourant la valeur de la monnaie locale et la capacité de l’Etat et de la Banque centrale à la défendre. Le taux de change de la monnaie locale est sous pression en raison du tarissement des sources de rentrées de devises (tourisme, IDE) et des retraits de capitaux (les ventes nettes de titres de portefeuilles dépassent 10 Mds USD depuis le début de l’année) par les investisseurs étrangers dans un mouvement de « flight to quality ». Cette situation accentue les effets d’une politique monétaire exagérément accommodante pour stimuler la croissance à partir du second semestre de l’année 2019 (le principal taux directeur est passé de 24% à 8,25% en moins d’un an alors que l’inflation a accéléré au mois de mai 2020 - 11,39% en g.a-, ce qui entraîne un taux d’intérêt réel négatif d’environ -3%).

Depuis le début de l’année, la monnaie locale s’est dépréciée de 15% vis-à-vis de l’euro et de l’USD et l’Etat comme la Banque centrale peinent à enrayer cette tendance. Le premier parce qu’il a déjà vendu 45 Mds USD de devises sur les quatre premiers mois de l’année (contre 40 Mds USD sur l’ensemble de l’année 2019) pour soutenir la valeur de la lire et la seconde parce qu’elle est confrontée à une diminution de ses réserves de change, tant en montant brut (92 Mds USD au début du mois de juin 2020, équivalent à 5 mois d’importations en 2019, contre 106 Mds USD à la fin de l’année 2019) que net (montant négatif si on exclut les swaps avec les banques commerciales et les banques centrales étrangères –Chine et Qatar). La marge de manœuvre parait désormais limitée pour l’Etat, sauf si les rentrées de devises reprennent (exportations, recettes touristiques, investissements de portefeuille) comme pour la Banque centrale : un renforcement des fonds propres (largement amputés par les transferts réalisés au profit de l’Etat depuis 2019) ou un recours à l’endettement, notamment auprès du FMI, sont exclus à ce stade. L’Institut d’émission peut toujours mobiliser une partie croissante des dépôts en devises dans les banques (près de 200 Mds USD à la fin du mois de mai 2020) via des opérations de swaps ou via les réserves obligatoires, ce qui limite les risques d’une dévaluation à court terme, mais nécessite le maintien de la confiance des acteurs économiques dans le système bancaire turc et ampute d’autant les capacités à financer les entreprises.

 

A ce stade, l’impact économique de la crise sanitaire parait plus contenu et l’activité devrait redémarrer plus vigoureusement et plus tôt que dans les pays de l’UE, par exemple, grâce à des mesures moins drastiques et mises en œuvre sur une durée plus courte. Néanmoins, le scénario d’une croissance positive en 2020, toujours officiellement envisagée par le ministre des Finances, paraît hors d’atteinte. La contraction du PIB pourrait atteindre entre 3,5% et 5% en cas de vague épidémique unique mais dépasser 8% en cas de seconde vague. Les mesures misent en œuvre jusqu’à présent pour pallier l’impact financier de la crise ont surtout visé à alléger les contraintes de liquidité pesant sur les ménages et les entreprises sur le court terme. La relance de l’activité nécessitera la mise en œuvre de mesures plus structurelles. Après la récession de la fin de l’année 2018, cette crise sanitaire dégrade significativement la situation macroéconomique du pays et les déséquilibres structurels liés au modèle de développement du pays. La dépréciation de la valeur de la monnaie locale constitue le principal risque même si le risque d’une dévaluation semble écarté à ce stade.

 

Source : Service Economique de l’Ambassade de France en Turquie – 01.07.2020

 

 

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